L’interview métier méconnu : Sara, masseuse de hammam

Nous partons loin, souvent, pour nous dépayser, découvrir de nouveaux paysages ou de nouvelles manières de vivre, échanger avec de nouvelles personnes. Pourtant, c’est lors d’un de mes séjours en France que j’ai rencontré Sara, masseuse de profession. Avec elle nous allons explorer un univers peu connu, celui des hammams de banlieue.

Métier méconnu :

Sara, masseuse

masseuse

Chaque année, chaque hiver devrais-je préciser, ma fille et moi cédons à un rituel enchanté : une journée hors du temps. Nous élisons un jour gris, froid et triste. Ni coiffées, ni maquillées, nous enfilons de longs manteaux bien chauds et hop. Nous voilà parties pour le hammam.

Ce lieu est réservé aux femmes. Nous y allons vers midi et y restons jusqu’à la fermeture, à papoter, nous faire frotter, malaxer, délasser. Le temps s’écoule sans hâte et sans contrainte.

Ce jour-là, presque seule, travaille Sara. Elle a bien voulu me raconter sa vie entre deux frictions ou deux clientes.

Quel âge avez-vous, Sara ? 

Moi, je suis vieille. J’ai 45 ans. J’ai quatre enfants, trois filles et un garçon. Mon grand a 28 ans et il a déjà trois enfants. Ma grande fille s’est mariée à 18 ans et elle a un fils de 3 ans maintenant. Je suis grand-mère, moi. J’ai grandi au bled. On m’a mariée à 17 ans. On ne m’a pas demandé mon avis. C’était comme ça, avant. J’avais 8 frères et sœurs.

Mes parents étaient paysans. Nous étions trop nombreux. Pas beaucoup de terres, beaucoup de travail pour lui arracher de la nourriture, et beaucoup de bouches à nourrir. Alors, j’ai rejoint mon mari en France.

Vous êtes venue directement en région parisienne ?

Non. D’abord, on a vécu dans une grande ville de province, triste. Plus personne dans les rues après 5h du soir. Personne pour discuter. Pensez : même pas de boucherie hallal. Mon mari allait voir les paysans en cachette parce que c’est interdit, y’a des lois pour tuer les animaux et tout ça. Il achetait des moutons et il les tuait dans la baignoire. On y est resté dix ans, sans boucherie halal, sans même un vendeur de kebabs.

Comment avez-vous trouvé cet emploi ici ? Vous étiez déjà masseuse ?

Pfuhh… je travaille au hammam depuis… longtemps, très longtemps. Depuis que je suis arrivée ici. Une amie m’a dit qu’ils cherchaient quelqu’un ; je suis venue et j’ai commencé le jour d’après. Pour apprendre, j’ai appris vite : on m’a montré une fois chaque soin et hop, au travail. Mais c’est plus facile pour nous. Parce que la culture du hammam, on l’a, nous. Vous, il faudrait tout vous apprendre. A ralentir, pour commencer. Des femmes viennent et elles veulent être reparties deux heures après. Mais ça ne se passe pas comme ça, un hammam. Faut laisser le temps.

D’abord, tu commences, tu te laves avec le savon noir, tu te rinces puis tu vas dans la salle chaude.  Un peu. Puis tu t’installes sur les dalles tièdes et après, tu retournes au chaud, jusqu’à ce que tu transpires bien et que tes peaux vieilles se décollent.

Après, tu viens vers moi et je te gomme. Je passe le gant de crin partout ; j’appuie bien pour que ta peau soit toute belle, toute brillante. Tu te rinces puis hop, je te recouvre d’argile.

Vous me nettoyez pour me re-salir ?

Tu rigoles, hein ? Mais avec l’argile, ta peau c’est comme de la soie. Après, tu te rinces et après, je te masse avec de l’huile d’argan que tu vas sentir bon comme une sultane. Après, tu vas manger ou tu prends un bon thé à la menthe ou tu vas papoter avec tes amies ou avec ta fille. C’est ta fille ? Elle est belle, ta fille ! Et plus tard, quand c’est le moment, parce que tu sais, toi, faut pas se presser, c’est bien de prendre le temps, les hommes ne peuvent pas comprendre… donc, après, je te fais le soin du visage et du décolleté si ton homme te saute pas dessus ce soir, là, je ne comprends plus.

hammam
Et vous enchaînez les soins toute la journée ?

J’ai de la chance : j’ai du travail, moi. Je travaille à la laverie (gommage et argile), je cours aux massages du corps, puis ceux du visage et je recommence.

Vous n’êtes pas trop fatiguée avec ce rythme ?

Je dors mal, tu as raison. Je suis trop fatiguée. Parce qu’il y a le travail, mais il y a aussi les enfants, la cuisine, le ménage. Je me réveille vers 3h du matin mais je ne me lève pas. Non, je reste au lit jusqu’à 6h. Puis j’attaque le ménage à fond et je prépare le grand repas de la journée, pour le soir. et je fais mon pain, tous les matins. Ici, je commence à 11 h et je finis à 20 h, même le samedi et le dimanche. Mais je suis contente.

Contente ? Pourquoi ?

Tu sais, en France, il faut toujours payer : le loyer, la cantine, le gaz, l’électricité. Tout ça en premier. La vie est chère ici. Mais on est bien ici : mes enfants vont à l’école, on a du travail, je peux discuter avec plein de femmes ici. Dans les rues, tu as toujours du monde, tu peux aller faire tes courses au marché.

Et il y a des boucheries halal

(Elle éclate de rire) et il y a des boucheries halal et des kebabs. Trop même. Je préfère la cuisine portugaise, moi. Mais chut…

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